Les destins liés de l’Europe et de la Catalogne

La Catalogne pose aujourd’hui plusieurs questions aux Européens que nous sommes. La première est celle des valeurs. Les principes de démocratie et de liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, dont la France se targue d’être la dépositaire s’appliquent-ils uniquement aux contrées lointaines ou en voie de développement ?

A l’inverse, si ces valeurs sont universelles, ne doivent-elles pas être assumées même si elles bousculent l’ordre établi ? C’est une question de crédibilité.

L’autre question est de nature juridique. Que valent les arguments avancés par Madrid pour remettre en cause les démarches du gouvernement catalan face à ceux de la Cour internationale de justice de La Haye ? Le principal organe judiciaire de l’Organisation des Nations unies a en effet établi en 2010 que « (…) aucune règle interdisant les déclarations unilatérales d’indépendance n’existe en droit international. » La Cour a même clairement précisé « que lorsqu’il y a une contradiction entre la légalité constitutionnelle d’un État, et la volonté démocratique, cette seconde prévaut, et (…) que, dans une société démocratique, contrairement à une dictature, ce n’est pas la loi qui détermine la volonté des citoyens, mais c’est elle qui crée et modifie la légalité en vigueur ». Qui voudrait revenir aujourd’hui sur l’indépendance de la Slovénie ou de la République tchèque ?

 

Vient ensuite la question du partage de la souveraineté. Longtemps, l’Etat a assumé seul l’ensemble des pouvoirs régaliens : défense, monnaie, justice… Avec la construction européenne, les États transfèrent un nombre croissant de prérogatives à l’Union européenne. Comment partager les différentes souverainetés ? Les compétences des États européens actuels tendent à long terme à se cristalliser autour de ce qui fait le socle même de la nation : la langue, la culture au sens large et l’organisation du territoire. Progressivement l’Europe s’affirme à l’échelle mondiale comme une force économique autonome et comme le porte-drapeau de la civilisation européenne. Certes, pour les États composites qui se sont construits plus ou moins par la contrainte, le transfert des compétences régaliennes peut entraîner un affaiblissement de nature à remettre en cause leur intégrité. En effet, progressivement libérées de la pression exercée par l’État central, des « régions » qui ont résisté à l’assimilation, comme la Catalogne, peuvent aspirer à retrouver leur liberté.

 

Mais est-ce vraiment problématique ? Non, car le nationalisme construit sur la domination, le protectionnisme et l’expansionnisme — en trois mots : les guerres, les frontières et les colonies — est une funeste conception du XIXe siècle à laquelle nous avons déjà payé un lourd tribut et qui est heureusement dépassée. La libre circulation des biens et des personnes en Europe est aujourd’hui une réalité et une avancée majeure. Le fait que, par exemple, le Luxembourg soit aujourd’hui un pays indépendant n’empêche aucun de nous de s’y rendre librement, d’y habiter, d’y travailler, ou d’y avoir des amis. Alors pourquoi l’indépendance ? Non pour la séparation et le repli, mais simplement pour obtenir la pleine maîtrise de son identité. Lorsqu’une région accède à l’indépendance, cela ne crée d’autre contrainte pour ceux qui y résident que celle de s’intégrer à la culture de ce pays.

 

Et la gouvernance ? On avance que l’Europe à 27 est déjà aujourd’hui ingérable et que l’accès à l’indépendance de certaines régions ne ferait qu’aggraver le problème. Le problème de l’Europe, c’est qu’elle est gouvernée par les États à travers la Commission et les conseils des ministres européens. Or, l’Europe doit être gouvernée directement par les Européens sur des critères de vision politique, et non de nationalité, comme c’est déjà le cas au Parlement de Strasbourg. N’en déplaise aux souverainistes accrochés au passé impérial de leur État-nation. On notera au passage que ces adversaires de la construction européenne sont également ceux des régions. En ce sens, la frilosité voire l’hostilité « de l’Europe » face à l’Écosse et la Catalogne — régions europhiles s’il en est — est un contresens absolu qui, en fait, ne reflète pas les véritables intérêts européens, mais ceux de certains pays.

 

La question de la Catalogne est donc également celle de l’Europe. Voulons-nous une Europe, qui reste avant tout une structure de coopération entre États-nations qui n’auraient pas renoncé à leurs rêves de domination ? Ou souhaitons-nous une Europe autonome et puissante, qui soit notre voix dans le monde et un espace dans lequel chaque région puisse pleinement assumer son identité ? La question est fondamentale et il serait louable qu’elle puisse être posée.

 

Jean-Georges Trouillet

Secrétaire général et fondateur d’Unser Land

Tête de liste aux élections régionales de 2015