Gilles Simeoni: l’essentiel est de construire, être prêt aussi à la confrontation démocratique et avoir une vision claire de là où nous voulons aller

Mesdames et messieurs, chers amis, quelques mots d’abord pour vous dire combien nous sommes heureux d'accueillir aujourd'hui, ici, l'ensemble des représentants et militants de Régions et Peuples Solidaires, ici à Aiacciu, en Corse. 

 

Nous avons des relations qui sont anciennes, denses et fortes au plan politique et au plan humain.

 

C’est pour nous véritablement un privilège que d'ouvrir ces trois journées et de nous apprêter à les passer ensemble .

 

Je vous propose d'organiser mon propos autour de trois parties.

 

La première partie, servira tout d’abord à remettre la thématique dans une perspective historique. 

 

La deuxième partie sera consacrée à notre ressenti, en tant que responsable de la Collectivité de Corse, par rapport à l'attitude du gouvernement, du président de la République et de l’Etat en général.

 

Dans la troisième partie, je vous proposerai de réfléchir ensemble à la perspective stratégique: comment faire pour que la démocratie gagne?

 

Si le thème de ce matin part précisément de la situation de la Corse, nous devons élargir la perspective et nous interroger pour savoir comment, à partir de l’exemple corse, nous pouvons construire ensemble une stratégie qui vaille pour l'ensemble des régions et l'ensemble des peuples qui aujourd'hui aspirent, selon des modalités différentes, à des formes d’autonomie plus affirmées, et plus globalement, à l’émancipation politique, économique, sociale et culturelle face à un Etat qui reste globalement extrêmement fermé, me semble-t'il. Mais ce sera un des thèmes des notre débat.

 

J’ai eu l’occasion de le dire, notamment, au Président Macron, le concept d’autonomie est un concept fondateur de la vie politique corse contemporaine.

 

Il a été théorisé pour la première fois dans l’ouvrage "Autonomia"en 1973, et depuis lors, nombre de revendications et de moments importants de la vie politique insulaire se sont organisés autour de ce concept. Première remarque.

 

Deuxième remarque, l'autonomie n'est pas une conception absente du droit constitutionnel français positif. 

 

C’est quand-même surprenant d’entendre, à mon avis à dessein, de la part de certains ministres, je pense par exemple à Mme Gourault, une confusion systématique entre la notion d'autonomie et la notion d'indépendance. 

 

Lorsqu’on entend le président Macron, lors du débat de Cozzanu, proposer une définition de l’autonomie qui est plus qu’approximative tant au plan juridique qu’au plan politique, en entretenant la confusion avec d’un coté la notion de déconcentration et de l’autre la notion d’indépendance, on se dit que connaissant la culture et l’intelligence politique du président, cette confusion ne peut être entretenue qu’à dessein.

 

Et c’est une façon aussi de ne pas vouloir identifier et nommer les concepts, me semble-t'il, pour éviter d’ouvrir un véritable débat autour de leur pertinence.

 

Enfin, troisième remarque, aujourd’hui, l’autonomie, ou la revendication d’autonomie, lorsqu’elle est portée par les Corses ou lorsqu'elle est avancée dans le débat public national français, elle est en quelque sorte diabolisée. Alors même que l’autonomie, très large, est le droit commun de beaucoup de pays et de régions européens.

 

Vous savez par exemple, que j'ai la chance d'être le président de la commission des îles de la CRPM. Toutes les îles de Méditerranée sont soit indépendantes soit très largement autonomes.

 

Lorsque qu’on se retourne, par exemple, vers l’Etat espagnol, dont on sait par ailleurs combien, aujourd’hui, il est fermé à la revendication catalane, on se rend compte que c’est quand même un Etat autonomique. 

 

Et que, par exemple, les Baléares, le Pays Basque ou la Catalogne ont des compétences mais si elles  semblent insuffisantes à une majorité de forces progressistes de ces nations sans Etat, ce sont des statuts qui vont bien au-delà de celui de la Corse actuellement.

 

Le Portugal est un Etat unitaire. 

 

Lorsqu'on regarde le statut des Açores, c’est un statut qui, à nous, nous fait rêver, et qui est un horizon d'action extrêmement mobilisateur. 

 

Si l’on écarte ce qui relève du régalien (la monnaie, les affaires étrangères, la défense, etc) les autorités bénéficiant de statut d’autonomie ont les compétences pleines et entières, et une représentation réservée au sein du gouvernement portugais.

 

Cela veut dire que lorsque nous demandons l’autonomie, de plein droit et de plein exercice, ici en Corse, ou lorsqu'elle est demandée, y compris de façon progressive ailleurs, nous ne sommes pas dans la surenchère, dans l'utopie ou dans le décalage par rapport à ce qu’il se fait ailleurs. 

 

Mais force est de constater que nous ne sommes pas entendus.

 

Nous nous sommes donc adossés à une revendication qui est une revendication historique.

 

Hier, nous avons célébré le 44ème anniversaire des événements d’Aléria, événement fondateur du nationalisme corse contemporain. 

 

Max Simeoni fait partie de ceux qui ont initié ce combat il y a près d’un demi-siècle.

 

Le 26 janvier 1980, au moment des événements de Bastelica-Fesch, où un commando de barbouzes avait été intercepté alors qu’il planifiait d’exécuter un militant nationaliste, avec derrière des événements graves. 

 

Lors du dernier meeting de campagne des européennes, où R&PS était représenté, j’ai eu l’occasion de dire que les Corses avaient fait de l’écologie comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. 

 

Les combats pour l’écologie, que l’on parle de l’Argentellu, le projet d’expérimentation nucléaire, les boues rouges, le Vazziu, sont des combats qui ont structuré l'espace politique insulaire. 

 

On a donc un combat dont la légitimité s’inscrit dans la durée, et dans la notion qui est la plus forte en démocratie qui est celle du suffrage universel. 

 

De façon répétée, il y a eu les élections municipales de Bastia en 2014, les élections territoriales en 2015 avec une victoire historique de l'ensemble des nationalistes, et puis 2017, la reconduction avec un score encore plus important, et entre-temps la parenthèse des législatives.

 

Nous pouvons donc dire, pour reprendre une formule imagée, que d’un point de vue de la légitimité électorale et démocratique, nous avons, ces dernières années, coché toutes les cases. 

 

Le paradoxe douloureux, c'est qu’on nous dit aujourd’hui "on ne parlera pas avec vous". Ou en tout cas, "on ne parlera pas avec vous de l’essentiel". 

 

C'est une situation extrêmement paradoxale parce-que pendant des années, voire des décennies, le mouvement nationaliste a été minoritaire voire très minoritaire dans les urnes, premièrement. 

 

Deuxièmement, il a été adossé, au moins pour une partie d'entre les forces qui le composent, à une clandestinité qui était extrêmement présente. 

 

Et ces deux circonstances, à la fois de minorité électorale et de soutien voire de participation à l'action clandestine n’ont jamais empêché l’Etat de discuter. 

 

Et si on se retourne, un instant, vers le passé, on se rend compte, et c’est une leçon qui peut être extrêmement perverse, en tout cas qui peut conduire à des analyses, notamment chez les jeunes, mais pas que, en gros, et pour résumer, qu'on a l'impression qu’il vaut mieux être minoritaire et violents que majoritaires et pleinement engagés, et de façon irréversible (cela va sans dire), dans l'action démocratique et exclusivement démocratique. 

 

En 1980, lorsque François Mitterand est arrivé au pouvoir, il y a eu en même temps la réouverture de l’université de Corse qui avait été fermée au XVIIIe siècle (ce qui constituait l’un des premiers actes d'autorité après la conquête militaire française), il y a eu la libéralisation de l’espace médiatique insulaire avec la création de RCFM et de France 3 Corse, devenue depuis Via Stella. 

 

Il y a eu, depuis, l’amnistie pour tous les prisonniers politiques (il y en avait plus de 110 en 1980). 

 

Il y a eu le statut particulier.

 

Il a eu la dissolution de la cours de sûreté de l'Etat (juridiction d'exception). 

 

Il y a donc eu une avancée politique très significative. 

 

En 1988, il y a eu le statut Joxe, avec l'Assemblée Nationale, qui par la loi, a reconnu l’existence du peuple corse. 

 

Bien sur derrière, le Conseil Constitutionnel a censuré l'article premier mais il n'en reste pas moins que la représentation nationale de l'époque a reconnu juridiquement et politiquement, l'existence du peuple corse composante du peuple français. 

 

C’est la formulation qui avait été validée.

 

1998, il y a eu le processus de Matignon, qui devait  conduire à un pouvoir législatif, certes encadré, mais un pouvoir législatif qui était le premier jalon d'une véritable autonomie. 

 

Et même en allant un peu plus loin, Sarkozy lorsqu'il était Président de la République, même s’il était quand-même assez coutumier du double langage, était allé, de façon significative, plus loin, que ne le font les responsables politiques français actuels, au moins dans la mise en perspective de la prise en compte de la dimension politique du problème corse. Et tout ça s’est fait alors que nous étions minoritaires.

 

Aujourd’hui, nous avons décidé ensemble au terme de longs débats et d’une histoire collective extrêmement douloureuse, qu’il fallait mettre un terme définitif à la clandestinité. 

 

C’est un choix à la fois éthique et politique. 

 

Et je dirais, c’est un choix assumé par l'ensemble des nationalistes, des forces qui se réclament du mouvement national.

 

C’est un choix, et un choix courageux, notamment de la part de celles et eux qui ont pratiqué ou soutenu les actions clandestines. 

 

Ensuite, nous avons gagné les élections.

 

Nous pouvons les perdre la prochaine fois, dans 5 ans ou dans 10 ans, mais aujourd’hui nous avons la légitimité du suffrage universel. 

 

A nous de continuer à renforcer la confiance qui nous a été manifestée par les Corses, en n'oubliant pas, non plus, qu'il ne peut pas y avoir de tyrannie de la majorité. 

 

Ce qui nous a conduit à la victoire électorale extrêmement forte, c'est aussi que nous avons toujours dit que nous étions dans une logique qui ne visait pas à fractionner la société corse, ou à la cliver entre les nationalistes et les autres. 

 

Nous voulons absolument chercher et trouver des points d’équilibre qui permettent à tous les Corses de trouver, en tout cas au plus grand nombre possible y compris à celles et ceux qui ne sont pas nationalistes, de se reconnaître dans notre action. 

 

Avant de finir mon intervention, la question qui se pose à nous aujourd’hui et qui est une question lourde et, il faut le dire, angoissante. 

 

Pour nous mais aussi et surtout pour celles et ceux pour qui nous nous battons au premier chef, c’est-à-dire les jeunes et les générations à venir. 

 

Parce que si nous restons (et nous comptons rester sur la position selon laquelle il ne peut pas y avoir d'autres chemins que celui de la démocratie), au-delà des préventions éthiques ou de principes que l’on peut avoir sur les questions de violences, qu'elles soient d'ailleurs clandestine ou de la violence politique en général, nous, nous avons dit que nous voulons une société de concorde, de solidarité et de paix. 

 

Parce-que nous avons payé un lourd tribut aux logiques de conflit. 

 

Pour nous ce n’est donc pas un choix qui est susceptible d’être remis en cause. 

 

Il y a d’un coté ce choix là, et de l’autre, il y a ce que nous sommes de façon consubstantiel. 

 

Et pour nous le renoncement est interdit, inenvisageable. 

 

Nous ne renoncerons jamais à demander que notre langue soit parlée, que nos intérêts fondamentaux soient préservées. 

 

Et nous ne renoncerons jamais à ce qui a été le sens de l’engagement de dizaines de milliers de femmes et d’homme pendant des générations. 

 

Et la difficulté que nous avons c’est que nous avons en face de nous un Etat qui nous dit deux choses : qui nous dit d’abord: "vous pouvez gagner toutes les élections que vous voulez, il y a un certain nombre de choses dont nous ne parlerons jamais", premièrement. 

 

Et secondement, le périmètre des choses dont nous ne parlerons jamais s’étend de plus en plus. 

 

C’est-à-dire qu’au début, on disait, on ne parlera jamais d’indépendance. 

 

Après on nous a dit, on ne parlera jamais d’amnistie. Ensuite on nous a dit, on ne parlera jamais de coofficialité. 

 

Aujourd’hui on est en train de nous dire : « on ne parlera jamais d’autonomie ». 

 

Bientôt, on nous dira: "vous pouvez gagner toutes les élections que vous voulez mais on ne parlera jamais de rien". 

 

Il n’y a pas besoin de sortir de Saint Cyr, de Polytechnique ou de l’ENA (qui s'apprête à disparaître...ou pas) pour comprendre qu’on va se retrouver rapidement dans une situation qui va être extrêmement compliquée. 

 

Et le dire, ce n'est pas se livrer à un chantage à la violence. 

 

C'est simplement constater que si on ne permet pas à la démocratie de se traduire par des actes politiques forts, on crée les conditions pour que la démocratie soit dépréciée et disqualifiée. 

 

Et cela nous ne le voulons pas. 

 

Que devons-nous donc faire? 

 

Je pense qu’il n’y peut pas y avoir d’autres réponses que celle de la démocratie qui continue de se renforcer et de s'affirmer. 

 

Et il faut construire des stratégies lorsqu’on est face à un mur, ou on détruit le mur, ou on le contourne.

 

Je crois qu’aujourd’hui nous n’avons pas les moyens d’être dans un rapport de force de type violent, dans les actes en tout cas. 

Car dans les faits, les rapports de force qui nous sont faits sont violents. 

 

Lorsque vous venez dire à des élus comme nous, au delà de nos personnes et au delà du fait que nous sommes élus, nous qui arrivons, porteurs et portés par un demi-siècle d’Histoire, avec nos morts, avec nos milliers d’année de prison avec notre volonté de construire la paix et une relation  qui soit une relation équilibrée avec l’Etat, et qu’on vous dit « vous êtes des élus locaux, occupez vous des voiries et des poubelles »…

 

Nous comptons, oui, nous occuper des voiries et des poubelles, certes, mais en nous disant cela, vous nous demander de renoncer à ce que nous sommes et cela c’est inenvisageable. 

 

Donc il faut construire des stratégies. 

 

Nous avons commencé à la faire, avec R&PS qui se renforce, avec l'action au plan européen, et avec le travail qui est fait à l’assemblée nationale. 

 

On se rend compte qu’il y a, quand-même, dans la classe politique française, des femmes et des hommes qui entendent ce discours. 

 

Nous avons certainement des efforts  à faire pour mieux expliquer ce que nous sommes et ce que nous voulons. 

 

Et je crois que l’essentiel est de construire, se renforcer,  avancer, continuer de convaincre, ne rien céder ni lâcher sur l’essentiel, être prêt aussi à la confrontation démocratique lorsqu'elle est nécessaire, ferme et forte, et avoir une vision claire de là où nous voulons aller. 

 

Vous avez compris que de ce coté là nous savons où nous vous aller et avec vous. 

 

Je vous remercie. 

 

 

 


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